Tout compétiteur est nécessairement dresseur. Certains plus volontiers que d'autres et avec un succès qui dépend pour beaucoup de leur feeling personnel avec le monde des chiens.
J'ai eu la chance de côtoyer beaucoup de grands dresseurs et j'ai pu reconnaître chez eux une qualité dont je suis singulièrement dépourvu : Le feeling.
Certains d'entre eux réagissent instinctivement , bien au delà d'une habileté particulière ou d'une coordination supérieure à la moyenne : Ils se comportent comme des chiens parmi les chiens et trouvent naturellement des canaux de communication (essentiellement gestuels) qui leurs permettent d'inter-agir avec eux.
D'autres sont si observateurs et disposent d'un tel référentiel d'expériences passées qu'ils peuvent lire dans un chien comme dans un livre ouvert.
Je n'appartiens pas vraiment à une de ces deux catégories.... je suis un besogneux qui a toujours besoin de se référer à un modèle scientifique, éthologique ou basé sur l'expérience. J'ai besoin d'expérimenter chaque technique plusieurs fois avant de m'y référer en confiance.
Mais plus j'avance dans le dressage, plus je rencontre des personnalités différentes parmi mes élèves, et plus je réalise qu'un certain nombre d'entre eux n'atteindront jamais le haut niveau faute de ressentir les choses avec suffisamment d'acuité.
Il arrive un moment ou la recette miracle ou la chronologie scrupuleuse du montage d'un exercice ne sont plus d'aucun secours : il faut ressentir le chien et comprendre pourquoi il ne réagit pas comme prévu.
Si, à cet instant , on n'est pas capable de corriger le tir, de revenir en arrière ou d'inventer autre chose...on se retrouve bloqué , prisonnier d'une spirale de l'échec.
Souvent , j'entends à propos de tel ou tel bon dresseur « Il a le sens du chien ! »
on notera d'ailleurs presque la même expression à propos de certains Hommes assistants !
C'est assez vrai... le chien est un prédateur grégaire, hiérarchisé et opportuniste.
Il est sans arrêt à la recherche d'une situation la plus claire possible avec son ou ses partenaires. Parce que cette clarification est génératrice de confort donc de bien être.
Mon ami (et par ailleurs très instinctif dans son dressage!), Philippe Fuhs, dit toujours de son Malou: « Il veut toujours être au clair avec cette question : Dans quel état j'erre ? »
Au delà du jeu de mot, cela montre bien que le chien se pose toujours un certain nombre de questions :
-Qui est mon conducteur ? (sous entendu : Quelle relation ai-je avec lui ? )
-Où est mon plaisir ? (mon bien être organique et psychologique, ma satisfaction, mon intérêt , ma pulsion instinctive)
-Quel sens a cette activité ? (Est-ce une obligation ? Est elle contraire à mes pulsion ?
Que m'apporte t'elle à moi?)
Tant qu'on ne s'est pas posé ces questions à propos de ce qu'on tente d'apprendre à un chien, on reste dans le bricolage plus ou moins habile.
Un des meilleurs moyens de percevoir le lien plus ou moins fort qui unit un humain à un chien, ce n'est pas le travail, c'est le jeu :
Lorsque un conducteur joue (avec un interface ou sans ) avec son chien , la vraie nature de leur lien apparaît clairement.
En effet, plusieurs cas de figures peuvent apparaître :
-soit le chien est inhibé, trop sage et n'ose pas lutter avec son meneur. Celui ci n'est pas suffisamment descendu de son piédestal.
-soit le jeu est équilibré : Le conducteur le dirige mais le chien s'y engage complètement , aussi bien dans le contact physique que dans le fait de tirer sur l'interface ou de le poursuivre.
-Soit le chien n'accepte pas les règles du jeu et les détourne à son avantage ; il ne rend pas la balle ou se montre brutal avec le conducteur.
C'est dans cette phase de jeu que le maître va se montrer plus ou moins habile à générer un niveau d'engagement et de motivation qui permette d'entretenir chez le chien un désir toujours plus fort d'aboutir à une phase de jeu.
Les bons dresseurs ne sont pas des distributeurs de balles ou de friandises, ils sont en eux mêmes des objets d'intérêt pour leurs chiens . Ils sont capables de jouer avec leur chien sans le secours d'un support ou d'un interface.
J'en connais qui autorisent le chien à leur sauter dans les bras, à les mordiller gentiment, à leur donner des coups de tête...
J'observe qu'en obéissance , beaucoup de conducteurs de haut niveau ont contourné cette difficulté en manifestant un contentement expressif (cris de joie, applaudissements....) lorsque le chien réussit un exercice.
Je pense que ce comportement (déjà vu au championnat du monde !) sera bientôt sanctionné par les juges et qu'il faudra revenir à des signaux plus discrets.
Je préfère de loin une attitude plus sobre sur le terrain qui puisse déboucher sur un délire « full contact » à la sortie du ring.
Il me paraît évident que la sacro- sainte « relation » trouve ses fondements dans ce type de contacts bien plus que dans les câlins ou les serments murmurés à l'envie par certains !
Tout simplement parce qu'une telle attitude participe du langage canin non verbal; beaucoup de choses vont s'équilibrer dans l'intensité de ces contacts, parfois brutaux entre le conducteur et son chien.
J'ajouterais que c'est quasiment une nécessité pour tous ceux qui pratiquent une discipline de saisie. J'ai toujours frappé,giflé, pincé ,attrapé, soulevé mon chien dans le jeu avec une certaine virilité....car ce sont des sensations qu'il retrouvera sans appréhension quand son niveau de pratique s'élèvera et qu'il devra encaisser des contacts plus brutaux avec les HA. Un enfant qui pratique le Rugby ne se plaint guère des bousculades dans la cour de récréation.
Certaines races sont plus prédisposées à ce type de contacts , les molossoïdes en particulier, mais même les races les plus timides et les moins téméraires ont beaucoup à gagner à se faire gentiment bousculer par leur être d'attachement car cela leur permet d'appréhender le monde et les contacts sociaux (vétérinaire, par ex) avec moins de retenue.
La limite n'est pas facile à trouver ; Il faut se désinhiber et ne pas hésiter à « Surjouer » ses émotions et ses attitudes. Mais le retour sur investissement est impressionnant. Feel it !