Éduquer un chien ne fait pas nécessairement appel au jeu. Lui apprendre les règles de base de la vie de famille, les interdits et les comportements corrects au sein de la société humaine peut parfaitement se réaliser sans solliciter sa pulsion de proie et même sans obligatoirement le récompenser avec de la nourriture.
En revanche les apprentissages complexes dictés par la compétition peuvent difficilement se construire sans recours au jeu, Que ce soit pour construire ou approfondir la relation avec le maître ou pour augmenter la motivation pour une action motrice, la sollicitation de l'instinct de proie est incontournable.
Cette pulsion spécifique pour le jeu est présente, entre autres, chez tous les canidés, y compris à l'état sauvage.
Elle permet aux jeunes de construire un lien social, hiérarchisé ou non, et de le préparer aux techniques de chasse: Guetter, s'immobiliser, saisir, arracher, défendre) mais elle disparaît chez l'individu adulte (au profit des actions de chasse réelles et des comportement sociaux), sauf chez le chien!
Les chiens ont donc cette capacité unique, liée à la domestication, de pouvoir rester mentalement des chiots dans leur capacité à jouer ET à apprendre pendant toute leur vie!
Se passer d'une aussi extraordinaire caractéristique serait aussi idiot que contre productif! Aujourd'hui les plus grands dresseurs sont tous extraordinairement habiles pour jouer avec leur chien.
Notons au passage que les races les plus aptes au jeu (donc dotées du plus fort instinct de proie et de la capacité à la rediriger vers un substitut) sont également celles qui sont les plus douées pour mémoriser des apprentissages complexes. Donc les plus aptes au dressage....
Une des erreurs les plus répandues consiste à croire que cette pulsion de jeu ne s'éduque pas (donc qu'elle est exclusivement génétique) et qu'il est inutile de la structurer suivant un ensemble de codes très stricts.
Pour autant, il est incontestable que certaines races sont si peu pourvues en pulsion de jeu (et pour éviter de me fâcher avec certains, je ne les citerai pas! D'ailleurs, tout le monde les connaît...) qu'il s'avère quasiment impossible de réaliser avec elles des apprentissages complexes.
Une autre erreur majeure consiste à penser que toutes les races s'appréhendent de la même façon dans leur relation au jeu. Là où un lupoïde sera multi-discriminant et donc porté à saisir prioritairement tout ce qui fuit ou bouge devant lui, même s'il doit lâcher ce qu'il a déjà saisi, un molossoïde se montrera plutôt mono-discriminant et donc préfèrera conquérir et défendre UNE seule cible.
On comprend facilement que les lupoïdes possèdent majoritairement plus d'instinct de proie que d'instinct de défense alors que les molossoïdes sont plus largement pourvus en instinct de défense qu'en instinct de proie.
La conséquence directe, c'est qu'il faut introduire du MOUVEMENT pour jouer avec un lupoïde et du COMBAT pour jouer avec un molossoïde. Cela ne représente qu'une tendance générale, tant il est vrai que tous les chiens possèdent l'un et l'autre même si la différenciation raciale et individuelle conduisent à une répartition différente de ces instincts.
Plusieurs outils sont à notre disposition, chacun avec des avantages, des inconvénients et surtout un mode d'emploi particulier.
Les balles: j'ai déjà publié sur le blog une progression cohérente de l'apprentissage du jeu de balle, qui, pour moi, s'effectue toujours avec des balles à ficelle.
Avantages: Elles peuvent être tenues, lancées,pendues ou déposées à des endroits stratégiques, puisque les chiens qui y sont sensibles aiment s'en saisir en statique ou en dynamique. Elles permettent en outre de décaler la pulsion du chien du corps du maître, ce qui peut s'avérer nécessaire en raison de la violence des inter-actions.On peut les utiliser avec un distributeur muni d'une télécommande à distance. La cessation est également plus facile.
Inconvénients: Elles nécessitent un apprentissage long et rigoureux pour être utilisées avec efficacité. La taille et la matière doivent être adaptées à chaque chien et on ne peut pas écarter complètement le risque d'un accident par étouffement.
Les boudins: C'est le jeu inter-actif idéal puisque le maître et le chien sont en prise directe. Cela signifie que l'action de saisir le boudin (surtout s'il est posé en proie morte) n'a de sens que dans le but de le ramener au maître pour engager un combat.
Avantages: Très efficaces pour développer la relation, ils permettent de bénéficier de la motivation pour le mordant en la déviant sur le jeu. C'est également un excellent moyen de développer la pugnacité, la confiance et la résistance à la contrainte ou à la douleur.
Inconvénients: Bien que Sporthund ait tenté de pousser le concept de réduction de taille au maximum (un carré de 6x6 cm positionnable sous le bras) en misant sur la capacité du chien à tendre vers l'action symbolique, les boudins sont généralement d'un plus gros volume que les balles.
Le principe même de l'analogie avec le mordant implique également une violence des contacts que tous les conducteurs ne sont pas aptes à gérer.
Les tugs: Plébiscités par les pratiquants d'obé, ils sont largement dérivés du boudin: constitués d'une tresse de fibres polaires (de 50 à 80 cm de long pour un diamètre de 3 à 5 cm environ). Ils sont toujours plus longs, plus minces et plus tendres que les boudins.
Avantages: Très adaptés aux "petites gueules" des chiens qui ne pratiquent pas d'activité de mordant. Ils permettent d'éloigner l'action du corps et donc d'en diminuer l'impact physique. Cette augmentation de distance avec le maître rassure les timides.
Inconvénients: Ils sont d'une grande fragilité si on les utilise avec des chiens habitués aux sports de saisie; "Grosses gueules" interdites! Leur longueur ne facilite pas leur sortie spontanée et subite. Les chiens doivent très vite apprendre à travailler avec le tug "à vue" en attendant d'avoir l'autorisation de le saisir.
Les frisbees: Objets volants parfaitement identifiés, un sport canin leur est spécifiquement dédié mais beaucoup de pratiquants d'autres disciplines les utilisent pour l’extrême motivation qu'ils suscitent chez la plupart des chiens.
Avantages: Aussi variés dans leur taille, leur matière et leur solidité que les balles, ils offrent l'avantage de voler suivants des trajectoires très diverses (programmées ou hasardeuses selon le vent) que les chiens adorent pour leur imprévisibilité (comportement se rapprochant en fait d'une vraie proie). Les frisbees génèrent une extrême motivation chez la plupart des chiens, surtout ceux réalisés dans la même mousse que les "Fantastic Foam Balls" qu'ils peuvent également mordre.
Inconvénients: Le premier d'entre eux est constitué par la taille: la plupart d'entre eux ne rentrent même pas dans la poche d'une veste de travail. Leur vol particulier (plus lent que celui d'une balle ) conduit également les chiens à réaliser des sauts dangereux pour les intercepter: risque de blessures!
Enfin, c'est une denrée très périssable en raison de leur grande fragilité face aux crocs de nos prédateurs préférés.
Ces outils sont tous très différents et exigent chacun une technique de jeu qui leur est propre. Le seul point commun entre eux, c'est le maître! Celui ci doit impérativement montrer à son élève COMMENT jouer avant de pouvoir utiliser ce jeu à son profit.
Savoir jouer:
Cela suppose d'avoir identifié et assimilé les codes du jeu.
-1)On ne joue pas tout seul (non seulement c'est sans intérêt, mais c'est interdit!):
Chaque fois que vous laissez un jouet à disposition de votre chien, il est potentiellement en danger puisqu'il court le risque de le déchiqueter et de l'avaler. En outre, ce jouet, trop accessible, perd de l'intérêt et le chien apprend qu'il n'a pas besoin de vous pour jouer. Un chien qui joue seul mâchonne toujours son jouet, ce qui pour moi n'est ni souhaitable, ni autorisé.
-2)On ne peut se saisir du jouet que sur ordre du conducteur:
Au début, c'est facile puisque le jouet sortira en même temps que l'autorisation sera donnée, mais bientôt, le jouet sera à vue et le chien devra se concentrer et attendre l'autorisation du maître. Bart Bellon insiste sur le fait qu'un chien doit pouvoir voir sa balle être lancée sous ses yeux sans bouger tant qu'il n'a pas reçu l'ordre libérateur.
-3)On ramène instantanément le jouet vers le maître dès lors qu'on s'en saisit:
Si le chien part se mettre à l'écart, c'est toujours le signe d'une relation biaisée. Il empêche le maître de reprendre l'objet et de ré-initialiser la séquence. Pour cette raison, il n'est pas souhaitable qu'une autre personne que le conducteur accepte une proposition de jeu du chien (sauf dans le cas d'un apprentissage technique ou d'une rééducation par une personne compétente).
-4)On lâche l'objet instantanément sur ordre du conducteur:
Rendons hommage aux pratiquants d'obé qui obtiennent ce résultat parfaitement dès le plus jeune âge! Je connais beaucoup de pratiquants de disciplines de saisie incapables d'obtenir cela avec la même rigueur. Certes, il ne s'agit pas des mêmes chiens et les inter-actions avec le mordant sont évidentes mais justement: Ils devraient profiter de cette séquence sans cesse répétée pour régler leur cessation!
-5) Pour obtenir le jouet, on doit faire quelque chose:
Cette chose est variable mais toujours à l'initiative ou à la validation du conducteur.Le chien doit comprendre l'alternance des séquences travail/ jeu et savoir qu'elles vont toujours ensemble.
Toute l'habileté du dresseur consiste à augmenter progressivement la durée, la précision et l'intensité de ce qu'il demande à son chien avant de le récompenser par une séquence de jeu MAIS sans oublier qu'une des clés d'un conditionnement fiable c'est la notion de récompense aléatoire!
Le conducteur aura donc soin de récompenser également des séquences très courtes, parfois même comportant une seule action si celle ci est parfaite ou nouvellement maîtrisée.
La séquence de jeu elle même peut varier: cela peut aller d'une saisie éclair sur la balle n'excédant pas 5 secondes jusqu'à la séquence débridée avec des courses folles et des actions de "tire-gagne" avec l'objet.
L'habileté avec laquelle le conducteur joue est également prépondérante: Avec un jeune chien, il importe de générer beaucoup de mouvement alors qu'un chien excité aura besoin d'une relative stabilité dans l'obtention de la récompense et au cours du jeu lui même.
Une des règles d'or est qu'il y a une certaine quantité d'énergie et d'activité permettant d'obtenir le travail souhaité avec une qualité suffisante: Cette quantité dépend de la somme de l'énergie déployée par le chien et de celle déployée par le maître. Plus le chien "brasse" et génère de l'excitation, plus le maître doit rester froid et calme. Plus le chien est stable et peu actif, plus le maître doit introduire d'excitation dans ses séquences de jeu (et non pas dans sa sollicitation au travail).
Cette notion est parfois mal comprise de certains conducteurs qui confondent "chien réactif" et "chien actif". Ils sollicitent constamment leur animal par des actions et des vocalises et n'obtiennent que des "réactions" du chien, ce qui entraîne celui ci à toujours répondre à une sollicitation sans jamais donner spontanément de lui même. Dès que la séquence de jeu est modélisée, le chien doit comprendre comment l'obtenir en donnant de lui même, en proposant des actions ou en augmentant de lui même l'intensité des actions qu'on lui propose.